ET INCROYABLEMENT PRES

Les bonnes résolutions ont besoin parfois d’un coup de fouet. Si je n’avais pas été réveillé il y a quelques mois par un sms quémandant des adresses gastro et bistro pour un reportage à venir sur Rome, jamais je ne me serais rappelé que, parmi les vœux pour 2014 (passer à l’électrocigarette, lire le Capital de Thomas Pinketty, ne plus jamais ô grand jamais retourner voir un film avec Marion Cotillard) il y avait désormais cette décision capitale, refondatrice de toute une vie : arrêter une fois pour toutes d’ouvrir le carnet d’adresses. Et de filer des infos avec les compliments de la maison à n’importe qui. Ca va mieux en le disant, la page est tournée.

Finie la bonne poire : le bonus en self esteem est aussi grisant qu’une bouffée d’adrénaline. De quoi booster le moral. D’où aussi le plaisir collatéral carrément érogène d’effleurer d’un seul doigt le bouton « delete ». Pour effacer instantanément de tous les appareils connectés (ordi, pad, mobile), du répertoire de notre vie, les importuns, maniganceurs, exploiteurs, agaceurs en vrac qui la pourrissent régulièrement. Bon débarras, au suivant ! Maintenant, la Cotillard.

La Marion dans « Deux jours, une nuit » ? Au départ, c’était non merci. Mais qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour Luc et Jean-Pierre, pour leur généalogie, de « Fils » en « Enfant ». Surtout pour l’übersolitude de Rosetta se souhaitant à elle-même, dans le noir de sa chambrette, « bonne nuit » – dialogue entre soi et soi, dans l’absence de tout Autre pour partager sa détresse… Alors, rien que pour eux, on a craqué, on y est allés. Finalement, c’est plutôt pas mal très très bien. Même la Marion. Sans fard ni tralalas avec juste le minimum syndical du vraisemblable, elle traverse l’espace, les rues, les couloirs et les escaliers avec la détermination résignée d’une gestuelle factuelle. S’oubliant derrière le personnage – cheveux gras, sac en bandoulière, s’abandonnant à la répétition compulsive des mêmes situations discursives pour sauver sa peau des griffes d’une entreprise sur le point de la virer.

Et on pensait justement à elle, Marion, à son effacement, alors que nous étions assis l’autre soir au Café Sillon à Lyon. « Un, personne, cent mille » écrivait en 1909 Luigi Pirandello. Comment décrypter, comment repenser, comment contrôler la prolifération de l’image que l’on donne de soi ? Et retrouver dans le même enchaînement gestuel (du quotidien, de l’horizon professionnel) une nouvelle sève intérieure ? Mathieu Rostaing ne s’est peut-être pas posé ces questions. Célébrant son homecoming après un demi tour du monde (Inde, Japon, le Pérou de Virgilio Martinez, l’Italie de Bottura), dès le troisième service post-ouverture il semblait maîtriser, par un sursis de l’inné, la même assurance saccadée. Depuis notre place près du bar, l’embrasure de la porte de la cuisine faisait office de cadre, presque de split screen. Côté salle, l’allant du service très rapproché, l’assurance enjouée de Joanna en « Fille Seule » (ou presque) que l’on traquerait caméra à l’épaule, de client en client, de couloirs en tables, telle Virginie Ledoyen chez Benoît Jacquot. Côté fourneaux, Mathieu et Pierre-Alexandre, tout juste transhumé du Chateaubriand, œuvrant méthodiquement dans leur sas sans céder à la pression. Chaque geste dans la ponctuation de sa précision, accompli quasiment au ralenti.

Effet surprenant de reconnaissance, de retrouvailles avec une grammaire, un savoir-faire, des outils de proximité langagière : le bbq maison pour le poulpe et le maquereau, la pastèque congelée pour mieux la taillader en bloc de glace, fenouil bronze et fleur de coriandre en lignes de fuite aromatiques. On entend même tourner à fond le Pacojet d’occase (« 2.500€, une affaire ! »), à ranger – pour l’onctuosité de la glace de citron de Bachès avec amandes et livèche, pour la pâte de sésame et aubergines avec les cerises en dessert – au rayon bricolage du plus bel effet spécial.

Au ciné, ce serait un long plan fixe en séquence étirée. Peut-être pas un documentaire, plutôt des images d’archives (comme on dit ailleurs « Library Music »), les premiers pas de l’homme sur la Lune. Ou l’allumette à l’encontre du temps, s’embrasant en slow motion, pure source lumineuse et énergétique, dans « Match » (1965) de Yoko Ono. Mathieu et Pierre-Alexandre contesteront, rétorqueront qu’ils sont dans le jus, qu’ils ont trop la tête dans le guidon ne serait-ce que pour écouter le funk qui braille depuis l’IPod sous le comptoir. Et pourtant.

Il y avait, ce soir-là, quelque chose de troublant. Pas les escargots en tempura avec mousserons, orties, fougères et oignons. Ni les fantastiques Carottes aux kumquats (et la Canette en figurant de luxe). Plutôt une épiphanie, le constat qu’ici peut-être plus qu’ailleurs, qu’au restaurant chaque dîneur (dites-le à Carson McCullers) est un chasseur solitaire. Pris dans un espace-temps qui n’appartient qu’à lui. Prêt à bondir, à se nourrir (la pensée) dans le hiatus béant d’une assertion questionnante, de manière inconciliable avec celle du voisin à côté. Passer à table pour plonger au plus profond de soi ?

Pour larguer les amarres et dériver dans sa subjectivité. Peut-être pas très galant pour votre partenaire (« Tu penses à quoi ? T’es jamais là… ») mais autrement plus enrichissant que de la sortir en société « pour aller s’en mettre plein la panse ».

A défaut de Mogwai en charge de la bande-son, en attendant que Douglas Gordon filme Mathieu Rostaing 24h/24h et le dilate dans le temps, tel aussi Christian Marclay et son « Clock » (l’expérience sensorielle d’un service étiré toute une journée, on ne demande que ça), vous savez quoi ? La prochaine fois que l’on retourne chez Patrice Gelbart, un time lapse de deux ans en arrière, en attendant Hugo & Sophie toujours en retard, je me pointerai avec « Point Omega » de Don De Lillo à repotasser. Pour voir l’effet que ça fait…

Andrea Petrini

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